Sympa.....
Télémagazine du 1 au 7 avril 2006
mais aussi article sur marianne ;-)*
«Des noms à chanter dehors»
Car la chanson française, paradoxalement, se porte bien. Merci pour elle. Mais il faut accepter l'idée qu'elle n'est sûrement pas ce karaoké à paillettes de prime time, sorte de gondoles télévisuelles pour vendre des reprises par paquet de 12 dans la grande distribution, premier vendeur de musique de France. La chanson française ne ressemble pas tout à fait non plus aux Victoires de la musique, cérémonie phagocytée par les majors, où certains sélectionnés, Babx par exemple, artiste aussi talentueux soit-il, apparaissent au palmarès alors qu'ils ont vendu à peine 6 000 disques et que tant d'autres restent dans l'ombre des Zénith qu'ils remplissent pourtant.
La chanson n'est pas non plus celle dont parlent les médias qui ne s'intéressent qu'aux valeurs sûres. «C'est sûr, confie un des membres de Karpatt, que c'est parfois rageant de voir Kiberlain sur une pleine page de journal pour un premier album, alors que, à nous qui vendons 17 000, on ne consacre pas une ligne!» Mais c'est la règle du jeu: les médias veulent vendre des chanteurs bankable comme au cinéma. «De toute façon, vitupère Mano Solo, les journalistes ne font plus leur métier: ils participent seulement à la promo d'un disque qu'ils ont à peine écouté.» Ou s'ils font des choix, ce ne sont malheureusement pas ceux qui correspondent à leur public. Mais les médias aiment bien privilégier les chanteurs à texte, comme Delerm. «Moi, j'ai eu la chance de me faire remarquer par Patrick Sébastien», raconte Yves Jamait, 75 000 exemplaires vendus pour son deuxième album, le Coquelicot. «Mais, pour venir sur les grands médias, remarque-t-il, il faut de la chanson pop, sinon on passe pour franchouillard. Je suis soupçonné de vouloir suivre Brel ou Brassens. Il y aurait une culture artistique qui serait indigne.»
D'autant qu'en optant pour des noms abracadabrantesques toute cette nouvelle scène française provoque davantage de condescendance que de curiosité: «Un journaliste, raconte une attachée de presse, m'a dit un jour: «Comment veux-tu que j'ai envie d'écouter des groupes qui s'appellent Debout sur le zinc, La Crevette d'acier ou Les Fatals Picards?» Et d'ajouter: «Ce son t des noms à chanter dehors!»» La vérité, c'est que les médias s'intéressent un peu plus à eux lorsque l'un d'entre eux, à l'instar des Fatals Picards, s'est prêté au jeu de l'Eurovision pour prêter à son tour son esprit de dérision à une sélection en quête de modernité...
Mais, si le disque est en crise et les grands médias bien frileux dans leurs choix, les salles n'ont jamais été aussi bondées: les revenus de la taxe de 3,5% prise sur chaque billet et reversée au Centre national des variétés (CNV) sont en pleine croissance. «La production est en constante augmentation. Tous les jours je reçois des caisses de maquettes pour des demandes de concert», raconte Rodolphe Gautier, le patron de la salle L'Européen, le petit Olympia parisien. Des groupes qui ont joué dans deux ou trois arrière-salles de province veulent «faire» L'Européen. Des salles remplies, donc, et un public qui en redemande: Paris verra en 2008 l'ouverture de L'Etoile et la réouverture de l'une des plus vieilles salles de music-hall parisien, les 3 Baudets. On n'a peut-être jamais autant écouté de chanson française, mais plus dans son salon ou encore moins sur les ondes des radios qui négligent, dans leur play-list, cette nouvelle scène française.
D'autant que les majors qui redoutent l'esprit indépendant de toute cette nouvelle génération, peu encline à céder aux impératifs commerciaux, s'intéressent peu à cette chanson qui se vend bien mais pas assez vite. Elles veulent des retours sur investissement rapides et préfèrent les coups de bluff aux investissements à long terme: elles parient sur des artistes à qui elles rendent leurs contrats aussi vite qu'elles les leur ont fait signer. Toutefois, si les majors restent un formidable accélérateur de carrière, pour beaucoup d'artistes d'aujourd'hui la stratégie de l'escargot demeure la meilleure: de la petite salle de proximité au public clairsemé les groupes s'éloignent de plus en plus, agrandissant petit à petit leur public. Hier dans les arrière-salles des cafés, Yves Jamait chante maintenant devant 500 à 1 000 personnes, comme Karpatt, La Crevette d'acier, Debout sur le zinc.
La chanson est donc revenue sur scène, dans les salles, puisque, finalement, les spectacles vivants sont les seuls produits qui échappent au téléchargement. L'émotion ne se grave pas encore sur des fichiers MP3. Et le public est friand de ces artistes qui offrent des airs de chaleur humaine entre deux couplets de générosité: «Tous ces groupes ont un engagement fort sur scène, comme s'ils avaient une tâche urgente à accomplir», résume Sébastien Zamora, un «tourneur» (chargé d'organiser des tournées). Le public serait de plus en plus en quête de simplicité et de générosité. «Notre engagement, raconte Fred Rollat, le chanteur de Karpatt, c'est notre façon de vivre la musique.» Une façon bohème: un partage avec le public, avec une centaine de concerts par an, qui propose un grand écart entre une poésie à faire entendre et de l'énergie à revendre.
Alors, pour tous ces groupes, le téléchargement gratuit est un faux problème. Ils considèrent surtout Internet comme une caisse de résonance pour accélérer le bouche à oreille: «Nous, on est pour le téléchargement gratuit, affirme un des membres de Blérots de Ravel, parce que les gens viennent ensuite à nos concerts.» Ce groupe qui se revendique «bordelico-artcoustique», surtout à la fin des spectacles, réussit à vendre entre 12 000 et 15 000 disques à un public qui a l'impression de participer à un commerce musical équitable: sans intermédiaire entre l'artiste et le consommateur. Et le public, conscient que les majors avaient abusé sur les prix des CD, se sent déculpabilisé de télécharger gratuitement, l'essentiel étant d'aller ensuite au concert. De surcroît, sur un CD, seuls trois ou quatre titres, facilement téléchargeables, méritent souvent l'écoute. «Et puis le public télécharge peu les groupes méconnus, glisse dans un sourire Fred Rollat, le chanteur de Karpatt, car sinon il a l'impression de voler un pauvre...» Même si Mano Solo rappelle qu'en acceptant l'idée du téléchargement gratuit on accepte du même coup que celui qui chante sur scène ne soit pas rémunéré pour son travail. D'ailleurs, «l'accepterions-nous si c'était un électricien qui s'occupait de la salle de spectacle»?
Cadres moyens de la création
Toujours est-il que les menaces pesant sur le régime des intermittents inquiètent davantage dans le milieu que les problèmes de téléchargement. La Crevette d'acier, Les Fatals Picards, Karpatt, Debout sur le zinc, Yves Jamait, tous ces artistes vivent aujourd'hui grâce à la scène et au régime des intermittents du spectacle. Ils vivent de leur art sans être des stars dans la vie: «Aujourd'hui en France, raconte un tourneur, un artiste qui fait une cinquantaine de concerts par an, ce qui n'est pas toujours facile, et grâce au régime des intermittents, gagne 2 000 Euros par mois.» Sans l'appui des majors, les artistes peuvent vivre en étant des cadres moyens de la création, des VRP de la chanson. Il y a donc une vie sans les médias et sans les majors.
Pourtant, Mano Solo a quitté sa major Warner, dans laquelle on lui parlait trop d'argent, pour créer sa propre maison de production. Une façon de s'administrer la preuve artistique d'une démonstration par l'absurde: «Dans la foire aux bestiaux d'Internet, seules les majors peuvent permettre de diffuser correctement la musique. Moi-même, alors que je suis disque d'or, j'y arrive difficilement. Alors un jeune artiste...» Mais ce Cassandre qui «emmerde le capitalisme mais pas les majors» ne pourra sans doute rien contre la révolution technologique en marche qui verra, à court terme, la disparition du CD. Dans cette époque de transition où Internet permet à n'importe quel jeune artiste de diffuser son travail sur un site comme MySpace, la scène est en train de recouvrer une place privilégiée. Le public atout simplement besoin de se retrouver. Le prometteur groupe Le Manège grimaçant, un soir de match de l'équipe de France lors de la dernière Coupe du monde, au grand étonnement de l'organisateur, faisait salle pleine et mettait le feu... Il y a quelques années encore, aurait-on pu imaginer qu'un artiste puisse remplir Bercy, comme l'a fait Michel Polnareff, sans avoir sorti un seul nouveau titre?
En fait, Internet, en offrant la musique à tous, a profondément modifié les règles du jeu: «Il y a quelques années, résume Fabrice Prouff, un tourneur, on ne pouvait pas imaginer qu'un artiste entame une tournée avant d'avoir vendu des disques. Aujourd'hui, on voit des succès de scène sans que le grand public connaisse forcément ces chanteurs.» On ne parle plus en nombre de CD vendus, mais en nombre de dates de concert. La scène et les plateaux de télé ne chantent plus les mêmes accords. Mais, si la France est un des pays des mieux équipés, le pari de demain sera de continuer à faire vivre ces petits lieux qui permettent l'éclosion des groupes malgré les tentations de normalisation de la vie quotidienne: entre les lois antitabac et les fermetures des débits de boisson, beaucoup d'artistes redoutent la fermeture des lieux où ils ont fait leurs premiers pas. D'autant que les grands festivals de musique qui drainent beaucoup d'argent et où les artistes se transforment en «marchands de bière», comme le résumé Mano Solo, en laissent parfois peu pour des manifestations culturelles plus modestes.
Le XXIe siècle sera concert acoustique ou ne sera pas. La chanson qui a résisté à la mort du sillon renaît grâce à la mort du CD. Plus la musique se dématérialise, plus la chanson se devra d'être un spectacle vivant. Et si la chance de la chanson, c'était de ne plus passer à la télévision...
Mardi 19 Juin 2007 - 00:00
DANIELE HEYMANN